Qu'un seul homme puisse abattre un de ses Hexga paraissait invraisemblable, et pourtant...
Parfois, chez un individu capable, il arrive miraculeusement que le vouloir éveille un certain pouvoir.
Mais le tueur de son géant de pierre connut tout de suite quelques douloureux déboires. Les Découpeurs s'étaient tenus sur le qui-vive, passant à travers la défense du héros. L'un lui entailla le flanc tandis que l'autre était parvenu à l'embrocher. Un homme normal y aurait laissé ses tripes, mais celui que les Néverons affrontaient avait les moyens d'user de magie curative. Son sort de magie blanche, en l'occurrence, reboucha aussitôt le trou qu'il avait à la poitrine.
Il put alors se relever pour se lancer dans une nouvelle manche cauchemardesque.
Guerrier et magicien, donc ! Sa polyvalence est au moins à la hauteur de son intrépidité...
Ayant le champ libre, les Découpeurs l'assaillirent à nouveau ! Le premier fut évité avec souplesse ; le deuxième, bloqué par un bouclier magique. Malgré le recul dû à l'impact, le combattant à l'épée transperça froidement son deuxième agresseur. Le Découpeur, bien qu'il n'en mourut pas, poussa un son qui témoignait de sa faible condition.
A travers l'œil de ce Contorsionniste qu'elle manipulait tel un pantin, Cléa émit une onde indolore pour l'humain qui interdit à l'autre Découpeur d'en profiter pour l'achever.
Celui-là, je le veux vivant.
Néanmoins, il avait encore besoin d'être intimidé. C'est pourquoi le sous-fifre diabolique de Cléa, perché en haut de cette ferme miteuse, déploya un poing pour creuser un énorme nid de poule à côté du héros estomaqué. Son regard halluciné fixa la puissante main avant d'en suivre la continuité, passant du bras auquel il était relié jusqu'à tomber en arrêt sur ce masque à l'expression exagérée. Un peu plus haut, sur son torse renversé et fissuré, le gros œil injecté de sang de la Peintresse de Cauchemar le fixait avec intensité.
Il semblait dire :
Tu me donnes comme une impression de déjà vu.
Le Découpeur qu'il avait empalé se retira alors de son acier pour rejoindre l'intact. Ensemble, ils firent volte-face pour aller s'en prendre à d'autres villageois de Motte-la-Vallée ; ils n'étaient pas les seuls Néverons à opérer dans cette zone. Oberyn vit, par-delà ce modeste duo de Découpeurs, des tableaux voler à travers les airs. L'un d'eux dévia de sa trajectoire pour venir flotter au-dessus de leurs têtes...
Il émanait de la toile-filet cette même magie sinistre qui abritait chaque Néveron.
Dans cet hameau, le Commandeur était le plus à même d'en capter les émanations.
Inutile d'être aussi timide.
Cléa et son Contorsionniste ne lui laissèrent guère l'occasion de leur échapper. La seconde main du Néveron s'abattit sur lui telle une météorite. Oberyn roula de côté pour l'éviter et y parvint de justesse. Mais c'était sans compter sur cette première main qui se referma sur lui à la volée, avec une telle force qu'elle lui coupa instantanément le souffle ! A cette étreinte terrible s'ajoutait cet afflux de Chroma. D'abord insidieuse et presque indolore, la magie de la Peintresse de Cauchemar traversa l'ensemble du système nerveux du Commandeur pour le court-circuiter de l'intérieur. Après avoir poussé son hurlement, Oberyn, ainsi vidé de ses forces, ne ressemblait plus qu'à une poupée de chair masculine coincée dans le poing d'une marionnette trois fois plus longue que lui.
Eût-il le temps de porter un regard fébrile sur cette toile qui s'approchait d'eux ?
Cela n'avait guère d'importance parce que guerrier d’élite de Sylvandell fut jeté à travers la toile-filet avant de sombrer dans l'inconscience.
Pour avoir porté secours à la petite Helda, notre élu allait payer cher le prix de sa misérable petite vie...
Sa prison reprit de l'altitude. Direction le Manoir Suspendu, qui continuait son inexorable progression vers la cité cernée par les montagnes.
En recouvrant ses esprits, Oberyn se découvrirait enchaîné dans un monde étrangement éclairé. Une ébauche de paysage encombrée de masses aqueuses - tantôt claires tantôt obscures - , de rocaille et de lampes flottantes qui n'avaient rien à faire là. Il sentirait la terre sous ses pieds ; un sol rêche et irrégulier par endroits duquel brûlaient de petits brasiers qu'aucun combustible visible n'alimentait. Debout, les bras levés au-dessus de ses flancs, il prendrait enfin note de son impuissance en essayant ( en vain ) de forcer ses bracelets à la consistance trompeuse - des volutes de peinture blanchâtre qui ondulaient sans discontinuité autour de ses poignets. Au sein de cette prison ensorcelée, le Commandeur n'avait également aucun moyen de recourir à la magie.
Car ici bas, seule celle de sa puissante kidnappeuse faisait loi.
- Te revoici parmi nous, guerrier.
C'était une voix tout à fait humaine qui émanait de cette bouche légèrement boudeuse. Tout le contraire de ce à quoi l'on aurait pu s'attendre de la part d'une sorcière doublement corrompue. Le regard de la Peintresse de Cauchemar exerçait comme un contraste avec cette tonalité sibylline. Il ne pétillait d'aucun intérêt particulier pour son interlocuteur. Il paraissait même terne. Pour ne pas dire presque... morne ?
Mais dans ce cas là, pourquoi l'avait-elle laissé en vie, lui, son malheureux captif ?
Ce dernier pouvait sentir qu'ils n'étaient pas seuls sur cette grande plate-forme rocailleuse...
Quelque chose les surveillait.
Vêtue de son chemiser rayé et de sa longue robe à bretelles couleur bleu nuit, Cléa, qui ne portait aucune chausse malgré le feu rampant, s'approcha de son prisonnier d'un pas lent.
- Comme c'est intrigant, fit-elle avec un tout petit sourire en coin.
Ton nom m'est inconnu alors que ton visage m'est familier...
Elle s'arrêta à deux pas de lui pour mieux le contempler.
- Pourfendeur de géant, articula la Peintresse tout en redressant lentement le menton.
Il y a quelque chose d'intéressant chez ta personne. Quelque chose qui mérite que je me serve de toi... jusqu'à ce que je m'en lasse.
D'un léger rictus malsain, elle le défiait de la contredire. Cléa Néveron n'attendait que ça : qu'il se révolte pour mieux abuser de son émotivité. Elle se demandait secrètement s'il allait faire son jeu... ou bien tenter d'en contourner les règles et la menace qu'elle incarnait.
Quoi qu'il en fût, elle ne comptait pas se presser ; le temps, dans cette toile-prison, ne s'écoulait guère la même manière qu'à l'extérieur.