À bien y réfléchir, Lara savait peu de choses sur le passé de Marishka. Le peu que celle-ci en dit n’était guère encourageant. Une vie visiblement difficile, en compagnie de violeurs, et à devoir survivre dans la jungle. Est-ce qu’elle avait été capturée par des barons de la drogue brésiliens ? Ceux-ci étaient si puissants que, quand l’État souhaitait s’attaquer à eux dans les favelas, elle devait envoyer l’armée, donnant lieu à des scènes de guérilla urbaines qui étaient toujours massives et très impressionnantes. Lara était curieuse d’en savoir plus, pour savoir pourquoi Marishka s’était retrouvée en plein cœur de la jungle amazonienne, mais elle savait aussi que, si elle en demandait trop, Marishka se braquerait. Personne n’aimait parler librement de ses traumatismes.
De fait, Marishka revint sur ce que Lara avait dit, et en profita pour expliciter son approche des relations sociales. Une approche fondée sur un rapport de domination, ce qui était… Un peu réducteur !
*Et dire que je pensais être totalement à la ramasse en la matière…*
Visiblement, Marishka était encore pire qu’elle ! Lara devinait surtout la peur que celle-ci avait d’être abandonnée, en voulant restreindre l’indépendance de Lara. Celle-ci la laissa réciter son couplet, et sourit ensuite, doucement.
« Je crois que les rapports dans un couple reposent plutôt sur l’équivalence, et sur la confiance. Contrôler sa partenaire, je trouve ça… Incorrect. D’un autre côté, je pourrais m’en sentir flattée, car cela signifie aussi que tu as peur de me perdre, mais… Tu connais les tragédies grecques ? Ces personnages qui voient un futur horrible et qui, en faisant tout pour empêcher ce futur, finissent par le provoquer ? Quand on craint de perdre la personne qu’on aime, on agit paradoxalement en faisant en sorte de la perdre. »
C’était l’histoire d’Œdipe. Ses parents, Laïos et Jocaste, avaient reçu la prédiction qu’Œdipe tuerait son père et épouserait sa mère. Pour éviter cette sinistre prophétie, ils abandonnèrent leur enfant sur le mont Cithéron, non sans lui avoir préalablement percé les chevilles, et l’avoir attaché à un arbre. Œdipe fut ensuite sauvé par un berger, puis adopté par le roi de Corinthe, et élevé comme leur fils. Une fois devenu grand, Œdipe rencontra un vieil homme sur la route, qui se disputèrent le droit de passage. La discussion s’envenima, et Œdipe finit par tuer le vieil homme, tuant sans le savoir son père, Laïos. Il rejoignit ensuite Thèbes où il défia la Sphinge, et eut droit en récompense à la main de la reine de la cité, Jocaste, sa propre mère, avec qui il eut quatre enfants. Courroucé des crimes d’Œdipe, les Dieux punirent ensuite Thèbes en lui infligeant la peste, et Œdipe se chargea de retrouver le meurtrier de Laïos. Il finit ainsi par apprendre qu’il avait provoqué la mort de son propre père, et épousé sa propre mère. Œdipe se creva les yeux et finit par se suicider, tandis que ses fils s’entretuèrent pour le contrôle de Thèbes.
Bref, une tragédie grecque, reprise par Freud pour illustrer le complexe d’Œdipe, mais qui incarnait aussi une leçon centrale aux œuvres de la Grèce antique sur l’importance du destin, et sur l’ironie cruelle de celui-ci. Quand on cherchait à empêcher un sort funeste, on ne faisait que le provoquer. Comment mieux définir autrement le concept de la jalousie ?
Celle-ci enchaîna, en attrapant la main de Marishka :
« Je suis aussi asociale que toi, Marishka, je n’aime pas vraiment la compagnie, et j’aime bien être seule. Donc, je ne dis pas que mes conseils doivent être pris aux pieds de la lettre. Je veux dire, j’aime bien l’idée que tu sois ma Maîtresse, mais… Pas continuellement, tu vois ? Tu dois me faire confiance, mais… Tu dois surtout te faire confiance, Marishka. Tu as vraiment peur que je te largue ? Moi qui en étais à regretter l’époque où j’étais l’esclave d’une vampire psychique ? J’aime être seule… Mais je déteste aussi ça. Tu peux comprendre ce paradoxe, non ? Ceci dit… J’aime bien l’idée que tu manques de confiance en toi, ça t’ajoute une fragilité qui compense avec ton côté brute épaisse, ça te rend encore plus mignonne… »