Tandis que l'ange se frottait aux sbires démoniaques, mon oncle et moi jouissons du fabuleux spectacle d'un corps à la limite du divin en mouvement.
- Tu leurs as même filé des armes magiques ? Pfouah ! Même pas besoin d'effets spéciaux : avec tout ce bordel, on se croirait dans La Guerre des Etoiles plutôt que dans Le Seigneur des Anneaux.
Baïzan ne me répond pas. Il observe, les mains toujours rangées dans le dos. Je me surprends à contempler la scène mortelle alors que, pour être franc, cette bataille ne me fait pas spécialement envie. Car j'ai beau être un démon doublé d'une entité cauchemardesque, les combats d'importance ne figurent pas au sommet de la liste de mes fantasmes les plus chers. Reste que je dois tout de même apprécier la plastique de cette grande colombe. Elle est magnifique. Sublime. Parfaite, sans doute. Mais je la sais aussi très dangereuse rien qu'à son aura meurtrière. Ce qui pourrait bien faire d'elle une créature corruptible et...
Ça y est : je crois que j'ai pigé le but de la manœuvre.
Je me penche vers mon oncle pour lui souffler :
- Dis voir, le vieux... tu n'aurais pas vu un petit peu large, par hasard ?
Cette fois-ci, son regard imperturbable roule dans ma direction. Un verbe qui s'accorde avec l'apparition des wanyūdō, ces roues infernales et hilares qui ont bondi des toits du manoir pour se jeter sur l'ange au moment où nous entretenons cet échange.
- Tu as compris plus vite que je ne l'escomptais.
- Ce n'est pas le problème ! Cette femme va créer plus de souci qu'elle nous aidera à en résoudre. Tu y as pensé, à ça, en la regardant se battre ?
- En effet. Comme quoi, démons et anges ne sont rien de plus que les faces opposées d'une même pièce.
Je reporte mon attention sur l'affrontement. Un Oni est intervenu. Une baraque sur pattes ! Un géant tout en muscles, armé d'une massue. Ses flammes heurtent le bouclier de l'ange dont le corps, protégé par une fine armature argentée, traverse un mur d'enceinte de notre précieux manoir.
Je grimace.
- Après ça, tu n'échapperas pas aux remarques acerbes de nos bonnes à tout faire, mon oncle.
Et moi qui me demandais pourquoi je n'en avais trouvé aucune, tout à l'heure...
Ce vieux filou leur a imposé à toutes un jour de congé comme s'il était question d'un jour férié.
- Elles finiront par oublier, m'assure-t-il avant de m'enjoindre, d'un mouvement de tête, à le suivre.
Nous n'avançons pas bien loin. L'ange ayant visiblement décidé que le jardin est un endroit idéal pour se déchaîner. L'oni se fait transpercer de part en part avant d'exploser. Les wanyūdō font de mêmes, catapultés entre eux. Et les yaks n'en mènent pas plus large, avec leurs armes enchantées. L'un d'eux, attrapé par la gorge, se découvre soudain la capacité de voler avant de se faire embrocher en plein ciel avec sa propre lance qui le fait ensuite exploser comme une parodie sanglante de feu d'artifice.
Je baisse aussitôt la tête, rabattant la capuche de mon sweat sur mon front.
Il pleut de l'hémoglobine pendant un instant...
Bordel ! Tu parles d'une douche sainte.
Cette ange doit être aussi dingue que mon oncle.
Les deux devraient vite parvenir à s'entendre.
Je constate alors que notre unité a été quasiment totalement purgée.
- Alors ça, pour une surprise, je soupire.
- C'est à nous d'entrer en scène, annonce mon oncle en se retroussant les manches.
Un geste qui est loin d'être anodin, venant de lui ! J'en connais la signification : le combat qui s'annonce va être extrêmement douloureux.
Secouant modérément la tête, je me fends d'un discret petit sourire.
- Bon, eh bien... En piste.
L'herbe a sensiblement rougi sous nos pieds. Et quand je m'approche de notre ennemie, j'ai comme la sensation de traverser un voile invisible. La délimitation d'une zone à risque, où l'on doit se frotter à un de ces boss de fin niveau
darksoulien qui ne pardonne pas l'erreur.
Je me retrousse les manches, moi aussi...
- Je m'appelle Braënox Adgranath. Mais j'imagine que tu es déjà au courant, ma colombe aux mœurs sanguinaires, pas vrai ?
Mon oncle nous laisse faire les présentations. Je ne suis pas déçu. Il a toujours été galant... et très serviable, dans sa jeunesse. D'ailleurs, il en a conservé le costume.
- Tu es venue jusqu'ici pour récupérer mes petites camarades, je continue sur le même ton, le menton relevé et l'œil sombre.
Je crains de devoir t'en empêcher car, vois-tu, mon oncle a des projets pour elles. De ce que j'ai pu comprendre, Il envisage de donner un sens à leur misérable existence. Et quand Baïzan Agdranath promet quelque chose, la plupart du temps ça mérite que l'on s'y plonge corps et âme.
Ai-je l'air crédible ?
Peu me chaut.
Je frappe du poing contre la paume de ma main, que je finis par écarter de façon plus trainante. Une lame rougeoyante s'étire entre mes dix doigts. Le manche prend forme en dernier, dans ma main droite. Il est couvert d'aspérités tranchantes qu'aucune poigne humaine ne pourrait jamais supporter sans finir en lambeaux. Mais moi, en temps que
Bâtard Cauchemardesque, je n'ai pas du tout été fabriqué dans le même moule. Je fais pousser un tentacule d'un côté de la garde. Une simple décoration ? Que nenni ! Il attaquera, cet appendice acéré. Lorsque je frapperai, en l'occurrence. Pas avant.
- Allez... Accordons-nous cette petite danse, ma colombe !
Je la charge. Mais pas comme mes stupides prédécesseurs, non. Je le fais, oui, mais avec rapidité et prudence. Et je m'escrime en quête d'une faille dans sa défense d'acier, zébrant l'air de slashs noir et brûlant qui la forcent à se mouvoir dans un élan de survie.
Ce soir, ça va saigner pour tout le monde !