HISTOIRE :
Préquelle — Chapitre Zéro
L'Homme avant le Mythe
Benjamin J. Morganstein, 1919–1984
De la Seconde Guerre au Rideau de Fer — Newark · Europe · Yougoslavie
I — Les origines
Newark, New Jersey, 1919
Newark, New Jersey — Quartier Ironbound
Benjamin J. Morganstein, 1919–1984
De la Seconde Guerre au Rideau de Fer — Newark · Europe · Yougoslavie
I — Les origines
Newark, New Jersey, 1919
Newark, New Jersey — Quartier Ironbound
Benjamin Jacob Morganstein naquit dans un appartement au troisième étage d'un immeuble en brique rouge du quartier Ironbound, à Newark, lors du dernier hiver de la grippe espagnole. Son père, Samuel Morganstein, vendait des ferrailles dans un entrepôt du bord de l'Hudson. Sa mère, Edna, née Kowalski, avait émigré de Pologne à dix-sept ans et n'avait jamais tout à fait accepté l'idée que l'Amérique n'était pas le paradis qu'on lui avait vendu.
Benjamin était le troisième de quatre enfants. Il n'était pas particulièrement grand pour son âge, pas particulièrement courageux, pas particulièrement quoi que ce soit — jusqu'à ses quatorze ans, où il fractura le nez d'un garçon deux fois plus vieux que lui pour avoir insulté sa mère dans la rue. Ce garçon pesait soixante kilos. Benjamin en pesait quarante-deux.
Il n'avait pas gagné le combat. Mais il n'avait pas reculé non plus.
C'est ce que tout le monde retiendrait de Benjamin Morganstein, bien avant que Vought International ne lui donne un nom de code et un uniforme : il ne reculait pas. Ce n'était pas du courage — pas au sens noble. C'était quelque chose de plus proche de l'entêtement, une espèce de rigidité constitutive qui lui venait probablement de sa mère, et que son père appelait, selon les jours, "de la fierté" ou "de la bêtise".
À dix-neuf ans, Benjamin était plombier stagiaire et boxait le vendredi soir dans un gymnase de la 6e Avenue pour arrondir ses fins de mois. Il n'avait pas de grandes ambitions. Il avait une petite amie — Rosie Ferreira, fille d'un docker portugais — et un projet vague de louer un appartement à eux deux au printemps 1940."Il y avait des garçons qui se battaient pour prouver quelque chose. Benjamin se battait parce qu'il ne savait pas faire autrement."
— Joseph Morganstein, frère cadet, interview de 1991
Le monde en décida autrement.
II — La guerre
1942 — Le Programme Vought-Patriot
Camp Meade, Maryland — Laboratoire Vought-7
Benjamin fut enrôlé en novembre 1941, quatre jours après Pearl Harbor. Il passa ses premiers mois dans l'infanterie ordinaire — bottes trouées, rations gelées, sergents qui hurlaient — avant qu'un officier de recrutement de Vought International ne l'identifie lors d'une démonstration de combat à mains nues.
Le dossier que l'officier remplit comportait onze critères d'éligibilité au programme Patriot. Benjamin en cochait neuf. L'un des deux qu'il ne cochait pas était "ascendance protestante de souche". L'autre était "stabilité émotionnelle évaluée à huit ou plus". Son score était six.
Le directeur du programme, un certain Jonah Price, raya personnellement ces deux lignes d'un trait de plume.
Le Composé V qu'on injecta à Benjamin Morganstein en janvier 1942 était la quatrième formulation du produit — plus stable que les trois précédentes, dont deux avaient tué leurs sujets dans les soixante-douze heures suivant l'injection. Benjamin passa quarante-huit heures dans un état qui ressemblait à une fièvre foudroyante, puis se réveilla avec une faim dévorante et un pouls de quarante-deux battements par minute."On ne cherche pas un garçon sage. On cherche quelqu'un que rien n'arrête."
Les tests suivirent : force, résistance aux chocs, régénération tissulaire. Vought prit des notes pendant six semaines avec une minutie qui aurait été impressionnante si Benjamin avait compris ce qu'ils faisaient réellement.
Il ne comprit pas. On lui dit qu'il était un héros national en devenir. Il crut ce qu'on lui dit.
C'est la partie que Vought réussit le mieux, toujours : non pas fabriquer des corps invulnérables, mais fabriquer des croyants.
III — La gloire
1943–1965 — Soldier Boy
Front européen · Washington D.C. · New York
Il débarqua en Italie en septembre 1943 sous le nom de code Soldier Boy, uniforme bleu nuit et écu étoilé, et le département communication de Vought s'arrangea pour que les photographes soient présents à chaque opération d'importance. La guerre était réelle — les hommes qui mouraient autour de lui étaient réels — mais le personnage qu'on construisait sur ses épaules était une fiction soigneusement orchestrée.
Il libéra trois villages en Normandie, tua un nombre de soldats allemands que les archives de Vought arrondirent généreusement vers le haut pour les besoins des journaux, et reçut la Médaille du Congrès en juillet 1945 des mains d'un général qu'il n'appréciait pas particulièrement.
La guerre finie, Vought eut un problème : que faire d'un super-soldat en temps de paix ?
La réponse fut : en faire une marque.
Les années cinquante furent celles de la célébrité. Apparitions télévisées, publicités pour des rasoirs et des voitures américaines, une série de bandes dessinées tirée à deux millions d'exemplaires. Soldier Boy serrait la main des présidents — Truman, Eisenhower, Kennedy."Vous n'êtes plus un soldat, Benjamin. Vous êtes un symbole. Et les symboles n'appartiennent pas à ceux qui les portent — ils appartiennent au public."
— Madeline Stillwell, Vought, 1946
Il vivait dans un penthouse à Manhattan que Vought payait. Il sortait avec des actrices dont il oubliait le prénom le lendemain.
Ce qu'il pensait de tout ça, il ne le disait à personne.
Il retourna combattre en Corée sans que personne lui demande son avis. Puis au Vietnam, où les choses commencèrent à se compliquer.
IV — La fissure
1965–1980 — Ce que la gloire cache
Saïgon · Washington · Les Paysan Boys Compound
Le Vietnam ne ressemblait à rien de ce que Benjamin avait connu. Pas à cause de la chaleur ni de la jungle, mais à cause de l'absence de ligne de front. L'impossibilité de distinguer la victoire de la défaite.
Il rentra en 1972 avec une décoration supplémentaire et une façon de regarder les gens qui avait changé — comme si quelque chose derrière ses yeux avait pris une position défensive permanente.
Vought lui offrit son propre groupe : les Paysan Boys. Ce fut un désastre relatif. Benjamin n'était pas fait pour encadrer.
Benjamin ne démentit pas. Il ne fit aucun commentaire.Gunpowder déclara publiquement que Soldier Boy était "le pire leader qu'il ait jamais eu".
En 1978, Vought lui soumit une proposition classifiée OTAN impliquant des opérations en Europe de l'Est durant la Guerre Froide. Officiellement : démonstration de supériorité para-militaire. Officieusement, les données de ses missions servaient aussi des échanges secrets avec le KGB concernant le Composé V.
Il ne savait rien de tout ça.
Il savait seulement qu'on lui avait dit que c'était important. Qu'il était, une fois de plus, le symbole de quelque chose de plus grand que lui. Et que cette idée, qu'il avait crue pendant quarante ans, commençait à avoir le goût amer de ce qu'elle avait toujours été.
Un mensonge bien emballé.
V — La nuit de novembre
Novembre 1984 — La dernière mission
Yougoslavie, République Socialiste de Serbie — Frontière orientale
La mission s'appelait Opération IRON VEIL. Officiellement : neutralisation d'un convoi soviétique transportant du matériel biochimique expérimental à travers la Yougoslavie, dont l'OTAN souhaitait intercepter les données techniques. Benjamin fut briefé pendant deux heures par un officier de liaison dont il ne retiendrait pas le nom, dans une salle sans fenêtre d'une base avancée en Allemagne de l'Ouest.
L'équipe était légère : quatre soldats ordinaires pour la logistique, Benjamin pour la partie qui ne pouvait pas être gérée autrement.
Il n'avait aucune raison de se méfier. Ce n'était pas la première opération de ce type. Ce n'était pas la première fois qu'il traversait une frontière dans le noir en comptant sur sa propre invulnérabilité comme unique assurance-vie.
Ils entrèrent en territoire yougoslave le 14 novembre 1984 à 23h12. La température était de moins sept degrés. La neige tombait en petits cristaux secs qui ne fondaient pas en touchant le sol.
Le convoi n'était pas ce qu'on lui avait dit."Ce que je me rappelle en dernier, c'est la neige. Et l'idée que j'avais froid — ce qui n'était pas censé être possible."
— Benjamin Morganstein, débrief de réactivation, Vienne 2024
Il n'y avait pas de matériel biochimique.
Il y avait des hommes en uniformes soviétiques qui l'attendaient — qui savaient exactement qui il était, où il serait et à quelle heure — et derrière eux, un médecin en blouse blanche qui tenait une seringue de la taille d'un avant-bras.
Il se battit. Bien sûr qu'il se battit.
Il en tua quatre, en blessa six, résista à deux décharges électriques suffisantes pour arrêter le cœur d'un éléphant. Mais ils avaient un agent sédatif développé spécifiquement à partir des données physiologiques que Vought leur avait transmises pendant six ans.
Ils savaient exactement quelle dose il fallait.
Benjamin Morganstein s'effondra dans la neige yougoslave à 01h47 du matin, le 15 novembre 1984.
La dernière chose qu'il vit fut le médecin qui s'agenouillait à côté de lui avec l'expression concentrée de quelqu'un qui accomplit une tâche technique sans intérêt particulier.
La dernière chose qu'il pensa fut, avec cette clarté étrange que certains moments ultimes ont :
Ils étaient au courant.
Pas les Russes.
Vought savait.
(A suivre...)
POUVOIRS :
En cours...