SOLDIER BOY

Nom : Benjamin J. Morganstein
Age : 107 ans mais apparait comme un homme ayant la quarantaine, le composé V ralentissant le veillissement cellulaire
Surnom : Soldier Boy (ou le petit soldat si on veut se la jouer Frenchie) ou encore le Captain America declassé
Métier : Supe, agent du SHIELD
Passe-temps : fumer de l'herbe, sniffer de la coke et baiser
Age : 107 ans mais apparait comme un homme ayant la quarantaine, le composé V ralentissant le veillissement cellulaire
Surnom : Soldier Boy (ou le petit soldat si on veut se la jouer Frenchie) ou encore le Captain America declassé
Métier : Supe, agent du SHIELD
Passe-temps : fumer de l'herbe, sniffer de la coke et baiser
HISTOIRE :Préquelle — Chapitre ZéroL'Homme avant le Mythe
Benjamin J. Morganstein, 1919–1984
De la Seconde Guerre au Rideau de Fer — Newark · Europe · Yougoslavie
I — Les origines
Newark, New Jersey, 1919
Newark, New Jersey — Quartier Ironbound
Benjamin Jacob Morganstein naquit dans un appartement au troisième étage d'un immeuble en brique rouge du quartier Ironbound, à Newark, lors du dernier hiver de la grippe espagnole. Son père, Samuel Morganstein, vendait des ferrailles dans un entrepôt du bord de l'Hudson. Sa mère, Edna, née Kowalski, avait émigré de Pologne à dix-sept ans et n'avait jamais tout à fait accepté l'idée que l'Amérique n'était pas le paradis qu'on lui avait vendu.
Benjamin était le troisième de quatre enfants. Il n'était pas particulièrement grand pour son âge, pas particulièrement courageux, pas particulièrement quoi que ce soit — jusqu'à ses quatorze ans, où il fractura le nez d'un garçon deux fois plus vieux que lui pour avoir insulté sa mère dans la rue. Ce garçon pesait soixante kilos. Benjamin en pesait quarante-deux.
Il n'avait pas gagné le combat. Mais il n'avait pas reculé non plus.
C'est ce que tout le monde retiendrait de Benjamin Morganstein, bien avant que Vought International ne lui donne un nom de code et un uniforme : il ne reculait pas. Ce n'était pas du courage — pas au sens noble. C'était quelque chose de plus proche de l'entêtement, une espèce de rigidité constitutive qui lui venait probablement de sa mère, et que son père appelait, selon les jours, "de la fierté" ou "de la bêtise".
À dix-neuf ans, Benjamin était plombier stagiaire et boxait le vendredi soir dans un gymnase de la 6e Avenue pour arrondir ses fins de mois. Il n'avait pas de grandes ambitions. Il avait une petite amie — Rosie Ferreira, fille d'un docker portugais — et un projet vague de louer un appartement à eux deux au printemps 1940."Il y avait des garçons qui se battaient pour prouver quelque chose. Benjamin se battait parce qu'il ne savait pas faire autrement."
— Joseph Morganstein, frère cadet, interview de 1991
Le monde en décida autrement.
II — La guerre
1942 — Le Programme Vought-Patriot
Camp Meade, Maryland — Laboratoire Vought-7
Benjamin fut enrôlé en novembre 1941, quatre jours après Pearl Harbor. Il passa ses premiers mois dans l'infanterie ordinaire — bottes trouées, rations gelées, sergents qui hurlaient — avant qu'un officier de recrutement de Vought International ne l'identifie lors d'une démonstration de combat à mains nues.
Le dossier que l'officier remplit comportait onze critères d'éligibilité au programme Patriot. Benjamin en cochait neuf. L'un des deux qu'il ne cochait pas était "ascendance protestante de souche". L'autre était "stabilité émotionnelle évaluée à huit ou plus". Son score était six.
Le directeur du programme, un certain Jonah Price, raya personnellement ces deux lignes d'un trait de plume.
Le Composé V qu'on injecta à Benjamin Morganstein en janvier 1942 était la quatrième formulation du produit — plus stable que les trois précédentes, dont deux avaient tué leurs sujets dans les soixante-douze heures suivant l'injection. Benjamin passa quarante-huit heures dans un état qui ressemblait à une fièvre foudroyante, puis se réveilla avec une faim dévorante et un pouls de quarante-deux battements par minute."On ne cherche pas un garçon sage. On cherche quelqu'un que rien n'arrête."
Les tests suivirent : force, résistance aux chocs, régénération tissulaire. Vought prit des notes pendant six semaines avec une minutie qui aurait été impressionnante si Benjamin avait compris ce qu'ils faisaient réellement.
Il ne comprit pas. On lui dit qu'il était un héros national en devenir. Il crut ce qu'on lui dit.
C'est la partie que Vought réussit le mieux, toujours : non pas fabriquer des corps invulnérables, mais fabriquer des croyants.
III — La gloire
1943–1965 — Soldier Boy
Front européen · Washington D.C. · New York
Il débarqua en Italie en septembre 1943 sous le nom de code Soldier Boy, uniforme bleu nuit et écu étoilé, et le département communication de Vought s'arrangea pour que les photographes soient présents à chaque opération d'importance. La guerre était réelle — les hommes qui mouraient autour de lui étaient réels — mais le personnage qu'on construisait sur ses épaules était une fiction soigneusement orchestrée.
Il libéra trois villages en Normandie, tua un nombre de soldats allemands que les archives de Vought arrondirent généreusement vers le haut pour les besoins des journaux, et reçut la Médaille du Congrès en juillet 1945 des mains d'un général qu'il n'appréciait pas particulièrement.
La guerre finie, Vought eut un problème : que faire d'un super-soldat en temps de paix ?
La réponse fut : en faire une marque.
Les années cinquante furent celles de la célébrité. Apparitions télévisées, publicités pour des rasoirs et des voitures américaines, une série de bandes dessinées tirée à deux millions d'exemplaires. Soldier Boy serrait la main des présidents — Truman, Eisenhower, Kennedy."Vous n'êtes plus un soldat, Benjamin. Vous êtes un symbole. Et les symboles n'appartiennent pas à ceux qui les portent — ils appartiennent au public."
— James Stillwell, Vought, 1946
Il vivait dans un penthouse à Manhattan que Vought payait. Il sortait avec des actrices dont il oubliait le prénom le lendemain.
Ce qu'il pensait de tout ça, il ne le disait à personne.
Il retourna combattre en Corée sans que personne lui demande son avis. Puis au Vietnam, où les choses commencèrent à se compliquer.
IV — La fissure
1965–1980 — Ce que la gloire cache
Saïgon · Washington · Les Paysan Boys Compound
Le Vietnam ne ressemblait à rien de ce que Benjamin avait connu. Pas à cause de la chaleur ni de la jungle, mais à cause de l'absence de ligne de front. L'impossibilité de distinguer la victoire de la défaite.
Il rentra en 1972 avec une décoration supplémentaire et une façon de regarder les gens qui avait changé — comme si quelque chose derrière ses yeux avait pris une position défensive permanente.
Vought lui offrit son propre groupe : les Paysan Boys. Ce fut un désastre relatif. Benjamin n'était pas fait pour encadrer.
Benjamin ne démentit pas. Il ne fit aucun commentaire.Gunpowder déclara publiquement que Soldier Boy était "le pire leader qu'il ait jamais eu".
En 1978, Vought lui soumit une proposition classifiée OTAN impliquant des opérations en Europe de l'Est durant la Guerre Froide. Officiellement : démonstration de supériorité para-militaire. Officieusement, les données de ses missions servaient aussi des échanges secrets avec le KGB concernant le Composé V.
Il ne savait rien de tout ça.
Il savait seulement qu'on lui avait dit que c'était important. Qu'il était, une fois de plus, le symbole de quelque chose de plus grand que lui. Et que cette idée, qu'il avait crue pendant quarante ans, commençait à avoir le goût amer de ce qu'elle avait toujours été.
Un mensonge bien emballé.
V — La nuit de novembre
Novembre 1984 — La dernière mission
Yougoslavie, République Socialiste de Serbie — Frontière orientale
La mission s'appelait Opération IRON VEIL. Officiellement : neutralisation d'un convoi soviétique transportant du matériel biochimique expérimental à travers la Yougoslavie, dont l'OTAN souhaitait intercepter les données techniques. Benjamin fut briefé pendant deux heures par un officier de liaison dont il ne retiendrait pas le nom, dans une salle sans fenêtre d'une base avancée en Allemagne de l'Ouest.
L'équipe était légère : quatre soldats ordinaires pour la logistique, Benjamin pour la partie qui ne pouvait pas être gérée autrement.
Il n'avait aucune raison de se méfier. Ce n'était pas la première opération de ce type. Ce n'était pas la première fois qu'il traversait une frontière dans le noir en comptant sur sa propre invulnérabilité comme unique assurance-vie.
Ils entrèrent en territoire yougoslave le 14 novembre 1984 à 23h12. La température était de moins sept degrés. La neige tombait en petits cristaux secs qui ne fondaient pas en touchant le sol.
Le convoi n'était pas ce qu'on lui avait dit."Ce que je me rappelle en dernier, c'est la neige. Et l'idée que j'avais froid — ce qui n'était pas censé être possible."
— Benjamin Morganstein, débrief de réactivation, Vienne 2024
Il n'y avait pas de matériel biochimique.
Il y avait des hommes en uniformes soviétiques qui l'attendaient — qui savaient exactement qui il était, où il serait et à quelle heure — et derrière eux, un médecin en blouse blanche qui tenait une seringue de la taille d'un avant-bras.
Il se battit. Bien sûr qu'il se battit.
Il en tua quatre, en blessa six, résista à deux décharges électriques suffisantes pour arrêter le cœur d'un éléphant. Mais ils avaient un agent sédatif développé spécifiquement à partir des données physiologiques que Vought leur avait transmises pendant six ans.
Ils savaient exactement quelle dose il fallait.
Benjamin Morganstein s'effondra dans la neige yougoslave à 01h47 du matin, le 15 novembre 1984.
La dernière chose qu'il vit fut le médecin qui s'agenouillait à côté de lui avec l'expression concentrée de quelqu'un qui accomplit une tâche technique sans intérêt particulier.
La dernière chose qu'il pensa fut, avec cette clarté étrange que certains moments ultimes ont :
Ils étaient au courant.
Pas les Russes.
Vought savait.
I — Le réveil
Décembre 1984 — Quelque part sous Moscou
Installation Classified — Centre de Recherche Bioprogramme 14, Moscou
Il y avait une lumière blanche. Pas la lumière douce d'un réveil naturel — une lumière chirurgicale, froide, qui éclairait tout avec la même indifférence qu'un scalpel.
Benjamin l'identifia avant même d'ouvrir les yeux.
Il avait connu des salles comme ça.
Les labos de Vought à Maryland avaient exactement cette qualité de lumière, celle qui dit :
« Tu n'es pas ici en tant que personne. Tu es ici en tant que sujet. »
Il était attaché.
Les sangles étaient en acier tressé, épaisses comme un poignet d'homme, ancrées dans une table inclinée à quarante-cinq degrés. Ses poignets, ses chevilles, sa poitrine, son cou.
Quelqu'un avait fait ses calculs sérieusement.
Il essaya de forcer.
Les sangles tinrent.
Ce n'était pas rien.
Benjamin Morganstein pouvait soulever une voiture de série d'une seule main. Le fait que les sangles tinrent lui apprit plus sur ses geôliers que n'importe quel discours d'accueil.
Un homme entra.
La soixantaine, blouse blanche, l'air de quelqu'un qui ne dormait pas suffisamment depuis des années.
Il portait un dossier sous le bras et des lunettes à montures métalliques qui lui donnaient un air de comptable plutôt que de savant.
Il posa le dossier sur une table annexe, croisa les mains dans le dos, et regarda Benjamin comme on regarde une expérience qui a enfin produit les résultats attendus.
« Monsieur Morganstein, » dit-il en anglais, avec un accent russe épais comme de la betterave fermentée.
« Je m'appelle Docteur Aleksei Voronov. Je suis responsable du Programme Bouclier d'Acier. Vous êtes à Moscou. Il est dix heures du matin, le 9 décembre 1984. »
Il marqua une pause.
« Vous avez dormi vingt-cinq jours. »
Benjamin le regarda sans rien dire.
« Je comprends que vous ayez des questions. Je vous propose un échange : je réponds à vos questions avec honnêteté, et vous coopérez avec notre programme de recherche. »
« Et si je refuse ? » dit Benjamin.
Sa voix était rauque, déshydratée, mais le ton était celui d'un homme qui ne négocie pas depuis une position d'infériorité — même attaché à une table.
Voronov prit le temps d'ouvrir son dossier, de le parcourir une seconde, puis de le refermer.
« Alors nous procédons sans votre coopération. Ce serait moins élégant. Mais les résultats seraient comparables. »
• • •Benjamin ne coopéra pas.
Pas au sens où Voronov l'entendait.
Il répondit à certaines questions — celles dont les réponses lui semblaient sans conséquence ou déjà connues de ses geôliers.
Il refusa les autres avec une obstination qui, au cours des premières semaines, coûta à l'équipe médicale deux bras cassés, une fracture du crâne et un équipement de contention remplacé à trois reprises.
Voronov ne se mit jamais en colère.
C'est ce qui troublait le plus Benjamin dans cet homme : son absence totale de réaction émotionnelle face à la résistance.
Comme si la résistance elle-même était une donnée scientifique intéressante, ni plus ni moins.
Ce que Benjamin apprit au cours des premières semaines, par fragments et déductions :« Il ne nous regardait pas comme des ennemis. Il nous regardait comme des phénomènes à documenter. C'est beaucoup plus difficile à combattre qu'une haine ordinaire. »
— Benjamin Morganstein, débrief de réactivation, Vienne 2024
Cette dernière information, Benjamin la tira d'une conversation que Voronov eut au téléphone dans la pièce adjacente.
- Il était dans une installation souterraine à plusieurs dizaines de mètres sous le niveau de la rue.
- Le complexe employait au moins une centaine de personnes.
- Le Programme Bouclier d'Acier étudiait les Super-humains depuis le début des années soixante-dix.
- Vought avait activement aidé le programme soviétique pendant au moins six ans.
Le mot qu'il entendit le plus clairement, prononcé deux fois avec une satisfaction évidente, était :
« Livraison. »
Comme si lui — Benjamin Jacob Morganstein, né à Newark, médaillé du Congrès, quarante ans de service — avait été une livraison.
II — Le programme
1985 — Ce que les Soviétiques voulaient vraiment
Installation Bioprogramme 14 — Aile de recherche cryogéniqueLe protocole de conditionnement chimique consistait en des injections d'un agent développé par les laboratoires soviétiques à partir des données biologiques transmises par Vought.Document reconstitué — Archives du KGB, déclassifié 2019 — Extrait traduit
Sujet : СОЛДАТ (Soldat).
Masculin, ~65 ans biologiques, Super-humain de classe A.
Composé V — formulation américaine, génération 4.
Objectifs du programme :
1. Cartographie complète des modifications physiologiques induites par le CV4.
2. Extraction d'un protocole de synthèse du CV4.
3. Évaluation des limites de résistance du sujet en vue d'applications militaires.
Note du Dr Voronov :
Le sujet présente une résistance psychologique exceptionnelle.
Recommandation : passer au protocole de conditionnement chimique après échec du protocole de coopération volontaire.
L'agent n'avait pas pour but de le rendre docile.
Il avait pour but de rendre la résistance douloureuse.
Ça marchait.
Benjamin ne se trompait pas là-dessus.
Résister faisait mal.
Mais chez Benjamin, la douleur ne produisait pas la capitulation.
Elle produisait une concentration plus froide.
• • •Il tenta de s'évader deux fois.
La première fois, en mars 1985, il réussit à neutraliser quatre gardes avant qu'une grille électrifiée spécialement calibrée pour lui ne le laisse inconscient.
Voronov vint le voir le lendemain.
« C'était bien calculé. Le timing du changement d'équipe. Vous avez observé nos rotations pendant quatre mois avant d'agir. C'est de la patience. »
Il nota quelque chose dans son dossier.
« Nous ajustons les rotations. »
Benjamin ne répondit pas.
La deuxième tentative, en août de la même année, fut plus élaborée.
Il atteignit le troisième sous-niveau avant d'être intercepté.
Il comprit alors que quelqu'un dans l'installation l'avait observé observer.
Il cessa de tenter de s'évader.
Non par résignation.
Parce qu'il attendait autre chose.
III — Ce qu'ils firent de luiLe premier cycle de congélation dura quatre-vingt-dix jours.
1986–1989 — Le cobaye
Installation Bioprogramme 14 — Chambres cryogéniques A et B
Voronov le lui annonça avec sa neutralité habituelle :
« Nous allons vous placer en suspension cryogénique. La procédure est théoriquement réversible. »
Théoriquement.
Benjamin chercha sur ce visage de comptable quelque chose d'humain.
Il ne trouva rien.
« Vous avez peur de quelque chose ? »
« Allez vous faire foutre »
• • •---
Le Tombeau de la Steppe
Moldavie orientale — Bunker soviétique désaffectéle 5 janvier 2026
Il y avait une odeur particulière dans les sous-sols de l'ancien complexe Cernăuți-7. Pas celle de la rouille, ni du béton humide, bien que les deux fussent présents. C'était quelque chose de plus ancien — une odeur chimique, presque médicale, qui collait aux narines comme un souvenir impossible à chasser. L'agent Nadia Voss l'identifia immédiatement.
Composé V. Concentré.
Elle fit signe à son équipe de ralentir. Derrière elle, six opérateurs de The Shield — l'agence européenne de renseignement para-humain créée en marge d'Interpol après les accords de Genève II — calèrent leurs pas sur les siens. Leur mandat était simple en théorie : sécuriser les sites post-soviétiques susceptibles d'abriter des matériaux Vought-International abandonnés derrière le Rideau de Fer.
En pratique, c'était rarement simple.
"Ce n'est pas une fuite chimique, murmura Voss dans son micro. Il y a quelque chose là-dedans. Quelque chose de vivant."
La salle était circulaire, creusée à même le rocher. Les murs étaient tapissés de consoles soviétiques éteintes depuis des décennies, leurs cadrans enrobés de givre. Au centre, sur une plate-forme surélevée, se trouvait une chambre cryogénique dont la vitre était recouverte d'une épaisse condensation. Quatre tuyaux d'acier — chacun du diamètre d'un bras d'homme — reliaient la chambre à des réservoirs de gaz marqués d'une écriture cyrillique effacée.
Voss s'approcha. Elle sortit un chiffon de sa poche, essuya le hublot central.
Derrière la vitre, un homme.
Grand. Musculeux d'une façon qui défiait la physiologie normale. Vêtu — ou ce qu'il en restait — d'un uniforme américain de la Seconde Guerre mondiale, les couleurs passées mais le bouclier stylisé encore lisible sur l'épaule. Les cheveux gris acier. Les traits d'un homme d'une cinquantaine d'années, mais durs comme de la fonte, sans une once de relâchement.
Son souffle laissait de minuscules cercles de buée sur la vitre intérieure. Régulier. Lent. Comme quelqu'un qui rêve.
"Bon Dieu," souffla son second, Marceau, qui avait rejoint son flanc. "C'est..."
"Oui," dit Voss. Elle sortit sa tablette, chercha dans la base de données classifiée de The Shield. La photo correspondait — vieillie, scannée depuis un dossier papier, mais indubitablement la même mâchoire carrée, la même cicatrice en arc de cercle sous l'œil gauche.
"Benjamin J. Morganstein. Nom de code opérationnel : Soldier Boy. Né en 1919. Présumé disparu lors d'une opération OTAN-Vought en territoire yougoslave, 1984."
· · ·Ils mirent onze heures à ouvrir la chambre en toute sécurité. Le protocole de réveil était encodé sur une cassette magnétique que l'un des techniciens dut numériser sur le terrain. Pendant tout ce temps, Voss ne quitta pas la vitre des yeux.
Quand la porte s'ouvrit dans un sifflement de vapeur blanche, l'homme à l'intérieur bougea. Lentement d'abord — les doigts, puis les épaules, puis une longue inspiration caverneuse qui sonna comme un moteur qui refuse de démarrer. Ses paupières se soulevèrent.
Ses yeux étaient d'un bleu glacé, insupportablement lucides pour quelqu'un qui venait de passer quarante ans dans la glace.
Il regarda Voss. Il regarda l'uniforme de The Shield — bleu nuit, écusson rouge et argent, aucun insigne national.
"Vous n'êtes pas américains," dit-il. Sa voix était rauque comme du papier de verre sur de l'acier, mais le ton était celui d'un homme parfaitement orienté dans l'espace et le temps. Pas de confusion. Pas de panique. Juste une observation, sèche et directe.
"Non," admit Voss.
Il hocha la tête, très lentement. "Bien," dit-il. "Alors vous me direz peut-être la vérité."
---
Ce que savent les Européens
Siège de The Shield — Washington, Etas-Unis
Benjamin Morganstein passa ses trois premières semaines au Japon à tuer le temps comme il savait le faire : en faisant des pompes, en se bagarrant avec des agents de sécurité qui eurent vite l'intelligence de ne plus se mettre sur son chemin, et en regardant la télévision avec une expression qui oscillait entre la fascination et le dégoût.
C'est Voss qui lui fit le bilan du monde.
Vought International existait toujours. Devenue encore plus grande, encore plus présente, encore plus habile à transformer ses crimes en relations publiques. Les Supers étaient devenus une industrie, une culture, une religion de substitution pour des millions de gens.
Il écouta sans interrompre. Ce qui, lui dirent ses gardes, était inhabituel.
"Je me fous de savoir ce que le monde est devenu," dit-il quand elle eut terminé. "Je veux savoir pourquoi les Russes m'ont mis dans une boîte."
Voss posa un dossier devant lui. "Parce que Vought les y avait autorisés. En échange de matériaux de recherche sur le Composé V et de l'accès à vos... résistances physiologiques dans des conditions de gel extrême." Elle marqua une pause. "Vous avez été utilisé comme cobaye. Congelé, décongelé, recongelé. Pendant des années. Jusqu'à ce que le programme soit abandonné après la dissolution de l'URSS."
Un silence lourd tomba dans la salle.
"Vought," dit-il enfin.
"Vought," confirma-t-elle.
Voss lui tendit une canette de bière froide, qu'elle avait trouvée dans un distributeur encore sous tension à l'angle d'une rue intacte.
Il la prit sans un mot.
"Et maintenant ?" dit-elle.
Il ouvrit la canette. Avala une longue gorgée. Regarda les lumières de la ville qui recommençaient à s'allumer par blocs entiers — Washington qui reprenait son souffle, qui refusait d'être durablement éteinte.
"Maintenant," dit-il, "vous me dites tout ce que vous savez sur Vought. Les noms. Les adresses. Les programmes actifs." Il fit une pause. "Tous."
Elle lui parla pendant une heure et demie. Elle ne ménagea rien, ne chronométra rien, ne choisit pas d'ordre particulier pour adoucir les angles. Elle lui avait semblé, depuis le début, être quelqu'un qui considérait que la vérité brute était plus respectueuse que la vérité emballée. Elle ne changea pas d'approche.
Homelander d'abord. Ce qu'il était — le produit Vought le plus abouti, le plus incontrôlable, celui qu'on avait laissé croire pendant deux décennies qu'il était un dieu parce que c'était plus pratique que d'admettre qu'il était un homme profondément malade. Le coup d'état. La Maison Blanche. Les semaines de chaos qui avaient suivi, les villes sous couvre-feu, les négociations impossibles avec quelqu'un dont la stabilité émotionnelle oscillait entre la tyrannie et la détresse d'un enfant abandonné.
Et puis la fin. Comment Homelander était mort — pas en héros, pas en martyr, pas même en ennemi digne de ce nom. Il était mort comme quelqu'un qui n'avait jamais appris à être réel, terassé par un super du nom de Superman.
[/i][i a écrit :Extrait — The Atlantic, dossier spécial "L'après-Vought"Vought International a officiellement cessé toute activité en juillet dernier, suite à la décision du Sénat américain de démanteler la société après les auditions historiques du printemps. Son PDG, Stanley Edgar, a été condamné à vingt-deux ans de prison pour complicité de crimes contre l'humanité, dissimulation de données médicales, et corruption d'agents fédéraux. Les archives complètes du Programme Composé V ont été transmises à une commission internationale indépendante. Cent quarante-sept pays ont co-signé le Traité de Zurich, qui interdit désormais toute expérimentation para-humaine non consentie.
Benjamin lut le paragraphe deux fois. Il reposa la tablette. Il n'y avait aucune expression particulière sur son visage — pas de satisfaction, pas de soulagement, pas de triomphe. Voss, qui l'observait avec la discrétion d'un agent entraîné à lire les gens, nota quelque chose de plus difficile à nommer.
Une espèce de déflation. Comme une structure portante qu'on retire d'un bâtiment.
"C'est tout ?" dit-il.
"C'est tout."
Un silence.
"Quarante deux ans dans une boîte," dit-il. Sa voix n'avait pas monté. Elle était plate, constatative. "Et quand je sors, c'est déjà fini."
Voss ne dit rien. Il y avait des moments où le silence était la seule réponse honnête.
---
Le vide
Les semaines qui suivirent — Washington — Appartement de sécurité, 7ème arrondissement
The Shield lui avait donné un appartement. Troisième étage, deux pièces, vue sur une cour intérieure avec un tilleul dont les branches touchaient presque la fenêtre du salon. C'était un appartement fonctionnel, propre, sans personnalité — le genre d'endroit conçu pour loger quelqu'un en transit, quelqu'un dont la présence est temporaire par définition.
Benjamin y passa les trois premières semaines à ne rien faire de particulier.
Ce n'était pas de la dépression au sens clinique — il le savait parce qu'il avait vu des hommes déprimés, à la guerre, et que ça ne ressemblait pas à ça. C'était quelque chose de plus structurel. Pendant soixante ans, sa vie avait été organisée autour d'un axe : d'abord la guerre, puis la gloire de Vought, puis la rage contre Vought, et enfin, dans la chambre moldave, la survie pure — le fait brut de durer, d'attendre, de ne pas laisser le froid gagner entièrement. Ces axes successifs lui avaient donné une direction. Pas toujours une direction qu'il aurait choisie, pas toujours une direction juste, mais une direction.
Là, il n'y avait plus rien en face.
Il se levait à cinq heures du matin parce que son corps ne savait pas faire autrement. Il faisait ses pompes, ses abdominaux, son tour du quartier — un itinéraire qu'il avait mémorisé dès le premier jour avec le réflexe d'un homme qui prépare toujours une voie d'évacuation. Il mangeait. Il regardait la télévision en essayant de comprendre comment le monde fonctionnait désormais — les références culturelles qui lui échappaient, les visages inconnus, les technologies qu'il apprenait avec la concentration d'un élève appliqué mais sans enthousiasme particulier.
Un soir, Voss sonna à sa porte avec des burgers. Il la laissa entrer parce qu'il n'avait pas de raison de ne pas le faire.
"Vous n'allez pas bien," dit-elle en posant les cartons sur la table."
"Je vais très bien," dit-il. C'était faux et ils le savaient tous les deux. "Je m'ennuie. C'est différent."
"Non, ce n'est pas de l'ennui." Elle s'assit, ouvrit son carton, le regarda franchement. "Vous avez passé soixante ans à vous battre contre quelque chose. Vought. Les Soviétiques. La chambre froide. Et maintenant c'est terminé et vous ne savez pas quoi faire de vous-même."
Il ne répondit pas. Ce qui, chez lui, valait une confirmation.
Il mangea en silence pendant un moment. Le burger était meilleur qu'il ne s'y attendait. Ce détail insignifiant lui parut presque choquant — la capacité du quotidien à être plaisant alors qu'on cherche quelque chose d'urgent à quoi s'accrocher.[i a écrit :Morganstein, conversation informelle, Washington[/i]]La rage, c'est un carburant. Pas le meilleur, mais ça brûle longtemps. Quand il n'y a plus rien à brûler, les moteurs continuent de tourner. À vide.
"Homelander," dit-il à un moment. "Vous m'avez dit comment il est mort. Mais pas pourquoi il avait fait ça. Le coup d'état."
Voss posa ses baguettes. "Parce qu'il ne supportait plus d'être regardé comme un produit. Il voulait être réel. Il voulait que les gens le craignent pour de vraies raisons, pas pour des raisons fabriquées par un département marketing."
Benjamin resta silencieux un moment. "Je comprends ça," dit-il.
"Je sais."
"La différence," dit-il lentement, "c'est que lui, il a décidé que si le monde ne le reconnaissait pas à sa juste valeur, il fallait le forcer." Il marqua une pause. "Moi j'ai juste... arrêté de chercher à être reconnu. À un moment."
"Quand ?"
Il réfléchit sérieusement. "Quelque part entre le Vietnam et la chambre moldave." Il reprit ses baguettes. "C'est long, comme trajectoire."
---
La proposition
Le directeur Nick Fury — Siège de The Shield — Salle de réunion B
Nick Fury n'y alla pas par quatre chemins. C'était une qualité que Benjamin lui reconnaissait, à défaut d'autres.
"Vous êtes l'un des rares Super de classe A encore opérationnel en dehors des États-Unis," dit Nick Fury. "Homelander est mort. Les autres membres des Seven sont soit morts, soit en détention, soit introuvables. Les Supers que Vought avait déployés en Europe sont pour la plupart en reconversion — certains dangereux, certains perdus, tous désorientés." Il joignit les mains sur la table. "Nous avons des dossiers ouverts dans dix-sept pays. Des situations que nos agents ordinaires ne peuvent pas gérer seuls. Des Supers rogues, des expériences Composé V non répertoriées qui continuent à produire des effets dans des pays où Vought avait des laboratoires satellites. Des réseaux."
"Nous avons une équipe, les avengers et la justice league. Peut-être les plus puissantes jamais constituée. Des capacités que Vought n'aurait pas pu produire en laboratoire parce qu'elles ne venaient pas d'un laboratoire." Il marqua une pause. "Ils ont géré des menaces d'une envergure que... franchement, je préfère ne pas détailler ce soir."
Benjamin regarda les visages défiler. Il en reconnut certains vaguement — des noms croisés dans des journaux télévisés pendant ses semaines à Vienne, des références culturelles qui l'avaient effleuré sans qu'il s'y arrête. D'autres lui étaient totalement inconnus.
"Et vous voudriez que les rejoigne ?" dit-il.
"Exact"
"La Justice League," dit Benjamin. Ce n'était pas une question — juste un nom qu'il avait lu dans les journaux télévisés pendant ses semaines viennoises, avec l'attention qu'il portait à tout ce qui ressemblait à de la compétition potentielle.
"Oui," dit Nick Fury. Il ne détourna pas le sujet. "La Justice League existe. Elle opère. Mais elle a une juridiction, des priorités, et une structure de commandement qui ne passe pas par nous." Il marqua une pause. "Et franchement — pour ce dont il s'agit ce soir, je ne suis pas certain qu'ils soient suffisants."
Benjamin le regarda. "C'est pas rien comme aveu, pour un bureaucrate."
"Non," admit Nick Fury. "Ce n'est pas rien."
· · ·Il fit apparaître une photo sur l'écran. Benjamin la reconnut immédiatement — le visage était partout depuis des mois, dans chaque journal, chaque débat télévisé, chaque conversation de café qu'il avait surpris à Vienne. Homelander. Le sourire laser. L'uniforme absurde.
"Je sais qui c'est," dit Benjamin. Son ton était plat. "Le fils de pute qui a pris ma place."
"Il est mort," dit Nick Fury. Direct, sans enrobage.
Benjamin ne dit rien. Il attendit la suite.
"Après le coup d'état. Il avait pris la Maison Blanche, vous connaissez les grandes lignes." Nick Fury hésita une fraction de seconde — suffisamment pour que Voss le remarque, pas suffisamment pour que Benjamin l'ignore. "C'est Superman qui l'a arrêté. Et tué."
Un silence lourd tomba dans la salle.
Benjamin posa sa tasse. Lentement. Il regarda l'écran, le visage de Homelander, puis il reporta les yeux sur Nick Fury avec une expression difficile à déchiffrer — pas du chagrin, certainement pas de la sympathie, quelque chose de plus complexe et de moins propre que ça.
"Superman," dit-il.
"Oui."
"L'alien."
"L'alien."
Benjamin émit un son entre le rire et le soupir. "Un Super fabriqué en laboratoire par une corporation américaine — tué par un alien qui décide de faire le ménage dans nos affaires. Putain…"
Il s'adossa à sa chaise. "Bon. Vought est mort, Homelander est mort, et vous m'avez fait venir pour me parler d'autre chose. Alors parlez-moi d'autre chose."
· · ·Nick Fury éteignit les photos. Ce qui apparut à leur place sur l'écran n'était pas une carte, pas un visage, pas un dossier opérationnel standard. C'était une série d'images de terrain — des sites photographiés depuis l'air et depuis le sol, dans des conditions qui suggéraient la précipitation. Des structures géologiques anormales. Des marquages au sol d'une géométrie qui n'avait rien de naturel. Des relevés sismiques avec des anomalies qui ne correspondaient à aucun profil connu.
Et des corps. Peu — The Shield avait visiblement eu la sagesse de ne pas envoyer beaucoup de gens sur ces sites. Mais ceux qu'il y avait.
Benjamin les regarda sans ciller. Il avait vu des corps. Il en avait produit un certain nombre. Ces corps-là avaient quelque chose qui n'était pas exactement de la mort — quelque chose de plus proche de l'effacement. Comme si la cause du décès n'était pas une blur ou une blessure mais une absence.
"Qu'est-ce que c'est ?" dit-il.
Nick Fury s'assit. Ce geste, chez lui, signifiait que ce qui venait n'était pas un briefing de routine.
"Nos analystes les appellent les Grands Anciens," dit-il. "Le nom vient des premiers textes déchiffrés sur ces sites — des inscriptions dans des langues qui n'ont pas d'équivalent dans aucune base de données linguistique connue. Des entités. Cosmiques, pour autant qu'on comprenne ce terme dans ce contexte." Il prit une seconde. "Elles ne viennent pas de notre univers. Elles ne viennent probablement pas de notre réalité au sens strict. Ce que nos équipes ont pu reconstituer suggère qu'elles opèrent à travers plusieurs dimensions simultanément — ce que les physiciens théoriques appellent le multivers, si ça ne vous semble pas trop abstrait."
"Continuez," dit Benjamin. Son ton n'avait pas changé. Il enregistrait.
"Elles sont en mouvement. Pas rapide — à leur échelle, ce qui nous semble immobile est peut-être une progression active. Mais la direction est claire." Nick Fury pointa plusieurs zones sur la carte. "Ces sites sont des points de contact. Des endroits où la membrane entre leur espace et le nôtre est plus fine. Quelque chose — ou quelqu'un — les utilise pour préparer un passage."
"Quelqu'un," dit Benjamin.
Nick Fury fit signe à Voss. Elle fait apparaître un nouveau dossier — des photos de symboles, des interceptions de communications chiffrées, des organigrammes partiels reconstitués par les analystes.
"Un culte," dit Voss. "Organisé, international, infiltré à des niveaux de gouvernement et d'industrie que nous continuons de cartographier. Ils se font appeler la Monarchie de la Rose." Elle laissa un temps. "Ils ne vénèrent pas les Grands Anciens au sens religieux classique. Ils travaillent pour eux. Ils préparent activement les conditions de leur arrivée — les sites de contact, les rituels de stabilisation des membranes dimensionnelles, la déstabilisation des structures politiques qui pourraient constituer une résistance coordonnée."
"Le coup d'état de Homelander," dit Benjamin lentement.
Voss et Nick Fury échangèrent un regard.
"Nous ne pouvons pas l'affirmer formellement," dit Nick Fury. "Mais la corrélation entre la montée en puissance de la Monarchie de la Rose et la déstabilisation institutionnelle des cinq dernières années est... difficile à ignorer."
Benjamin garda les yeux sur l'écran un moment.
"Et les autres Supers Vought," dit-il. "Ceux qui restent."
"Désorientés, pour la plupart. Certains en reconversion. Certains dangereux." Nick Fury reprit sa place. "C'est précisément l'un de nos dossiers actifs."
· · ·C'est là que Voss intervint pour la première fois depuis le début du briefing. Elle avait une tablette sur les genoux et la posa sur la table en faisant glisser un dossier vers le centre.
"Il y a autre chose que vous devez comprendre," dit-elle. "Quelque chose que Vought ne voulait pas que le public sache, parce que ça contredisait leur modèle économique."
Elle fit apparaître sur l'écran une nouvelle série de profils. Ceux-là n'avaient pas de costumes. Pas de logos de sponsors. Juste des visages ordinaires, des statistiques médicales, des rapports de terrain.
"Les méta-humains," dit-elle. "Ils existent depuis aussi longtemps que l'espèce humaine, probablement. Des individus dont les capacités ne viennent pas d'un laboratoire, pas d'une injection, pas d'un programme. Elles viennent d'eux. D'une mutation, d'un événement déclencheur, d'une origine qu'on comprend encore mal." Elle laissa Benjamin regarder les profils. "Vought les a toujours ignorés publiquement, parce qu'ils représentaient une preuve que le Composé V n'était pas indispensable. Que les Supers n'étaient pas leur propriété intellectuelle. Celui qui a tué Homelander était l'un d'eux, il s'applait Superman, et il est membre de la Justice League"
"Combien sont-ils ?" dit Benjamin.
"On en recense à peu près quatre cents à l'échelle mondiale. Actifs, identifiés. Probablement deux à trois fois plus non identifiés." Elle fit défiler quelques profils. "Capacités très variables. Certains sont mineurs — une résistance physique légèrement supérieure à la normale, une perception sensorielle étendue. D'autres sont dans une classe comparable aux Supers Vought classe A." Elle s'arrêta sur un profil en particulier — une femme d'une trentaine d'années, photographie prise en pleine rue quelque part en Europe centrale. "Quelques-uns dépassent ce qu'on a documenté chez des sujets Composé V."
Benjamin regarda la photo. Puis il regarda Voss.
"Ils sont organisés ?"
"Pas vraiment. Certains travaillent seuls. Certains ont des arrangements informels avec des États. Quelques-uns ont essayé de constituer des groupes — avec des résultats variés." Elle referma le dossier. "The Shield entretient des contacts avec une vingtaine d'entre eux. Des partenariats ponctuels, pas de subordination hiérarchique. Ils sont... compliqués à gérer."
"Pourquoi ?"
Voss eut un léger sourire. "Parce qu'ils n'ont jamais été formés par Vought. Ce qui signifie qu'ils n'ont pas été brisés par Vought non plus. Ils ont leurs propres règles, leurs propres limites, leurs propres raisons d'agir." Elle marqua une pause. "Ce qui les rend moins prévisibles que des Supers classiques, mais aussi, dans certains cas, beaucoup plus fiables."
Benjamin laissa passer un silence. "Et vous voulez que je travaille avec eux."
"Éventuellement," dit Nick Fury. "Dans un premier temps, on veut juste que vous soyez dans la même pièce sans que ça finisse en désastre. Historiquement, les Supers Vought et les méta-humains ne cohabitent pas bien."
"Pourquoi ?"
Nick Fury prit son stylo, le posa, le reprit. "Parce que les Supers Vought ont été élevés dans l'idée qu'ils étaient des produits d'exception — fabriqués, brevetés, supérieurs par construction. Et les méta-humains n'ont aucune patience pour ce genre de mythologie."
Benjamin l'écouta sans l'interrompre.
"Vous nous proposez de travailler pour vous," dit-il quand Nick Fury eut terminé.
"Je vous propose d'avoir quelque chose à faire," rectifia Nick Fury. "Ce n'est pas la même chose."Benjamin posa sa tasse, se leva, et regarda Nick Fury avec l'expression d'un homme qui vient d'écouter un discours de vente dont il a identifié tous les sophismes.
"Non," dit-il.
Nick Fury ne broncha pas. "Vous n'avez pas de questions sur—"
"Non." Il récupéra sa veste au dossier de sa chaise. "J'ai passé vingt ans à jouer le soldat patriote de Vought, quarante ans dans une boîte congelée, et six mois à neutraliser vos problèmes de ménage en Europe de l'Est. Maintenant vous me demander de former une équipe pour sauver le multivers." Il marqua une pause, l'air sincèrement amused par quelque chose. "Le multivers. Vous réalisez ce que vous venez de dire ?"
"La menace est réelle," dit Voss depuis son coin.
"Peut-être." Il boutonna sa veste. "Et alors ? Ça fait soixante-cinq ans que des gens me disent que la menace est réelle pour me convaincre de faire ce qu'ils veulent. Hitler était réel. Les Rouges étaient réels. Homelander était réel." Il regarda Nick Fury. "Vous savez ce que j'ai compris en sortant de cette chambre moldave ? Que la menace suivante sera toujours réelle. Il y aura toujours quelque chose. Et il y aura toujours quelqu'un comme vous pour me dire que j'ai spécifiquement besoin d'y aller." Il prit son café — il en restait une gorgée, il la finit. "Non. Trouvez quelqu'un d'autre."
"Il n'y a pas quelqu'un d'autre," dit Nick Fury. "C'est précisément—"
"C'est votre problème." Il posa la tasse vide. "Bonne journée."
Il sortit. La porte se referma derrière lui avec le bruit ordinaire d'une porte ordinaire, ce qui sembla presque inconvenant pour l'occasion.
Voss et Nick Fury restèrent silencieux une seconde.
"On le laisse," dit finalement Voss. Pas avec résignation — avec la certitude calme de quelqu'un qui a un plan B.
"Il reviendra ?" dit Nick Fury.
Elle ramassa ses affaires. "Je ne sais pas. Mais le forcer serait pire que d'attendre."
La dériveBenjamin Morganstein avait survécu à la Seconde Guerre mondiale, à trois conflits armés, à sept ans de captivité soviétique et à quarante ans de cryo-congélation. Il était, physiologiquement, incapable de mourir d'une overdose — le Composé V métabolisait les substances à une vitesse qui rendait l'intoxication létale pratiquement impossible. C'était, selon les circonstances, une bénédiction ou une malédiction. Dans les deux mois qui suivirent son départ de The Shield, c'était clairement la deuxième option.
Les semaines qui suivirent — Vienne — puis Ibiza — puis Miami — puis plus vraiment d'adresse fixe
Il avait de l'argent. Vought lui devait des décennies de salaires non versés — les avocats de The Shield avaient réglé ça en trois semaines lors de son arrivée, en puisant dans les actifs liquidés de la corporation. Le chiffre était absurde. Il ne le regardait pas.
Il loua un penthouse à Ibiza parce que c'était l'endroit le plus immédiatement disponible où les gens allaient quand ils décidaient d'arrêter de penser. La sélection était logique, à sa façon.
Ce qui suivit aurait fait la une de n'importe quel tabloïd, si quelqu'un avait su qui il était. Fêtes dont il ne connaissait pas les hôtes et dont il repartait avec des gens dont il oubliait le prénom avant d'arriver à l'étage. Lignes coupées sur des surfaces diverses. Bouteilles de whisky traitées avec le respect qu'on réserve normalement aux verres d'eau. Une nuit à Monaco qu'il reconstitua partiellement à partir de la facture de l'hôtel et des bleus sur ses phalanges — quelqu'un avait dû dire quelque chose.
Le Composé V encaissait tout. Benjamin se réveillait chaque matin avec la clarté frustrante d'un homme en parfaite santé qui aurait préféré une gueule de bois.
Il ne le dit à personne — il n'y avait personne à qui le dire. Mais il le pensa, au moins une fois par matin, avec la régularité d'un homme qui commence à identifier un problème sans être encore prêt à l'appeler par son nom.Le problème avec être indestructible, c'est que t'as même pas la ressource d'être physiquement démoli. Tu te réveilles en forme. Tous les matins. En forme et parfaitement conscient que tu viens de passer une autre nuit à rien foutre d'utile.
III — HollywoodIl finit par aller aux États-Unis parce que l'Europe lui tapait sur les nerfs et qu'il n'avait nulle part d'autre en tête. Il loua une maison dans les collines de Bel Air avec une piscine qu'il n'utilisait pas et une vue sur Los Angeles qui, la nuit, ressemblait encore à quelque chose de grand.
Los Angeles — Ce que l'Amérique était devenue — Collines de Bel Air
L'Amérique qu'il retrouvait n'était pas celle qu'il avait connue. Il s'y attendait — il avait quitté 1984, il revenait quarante ans plus tard, évidemment que ça avait changé. Mais le changement qu'il observait n'était pas seulement temporel. C'était autre chose. Une texture différente dans l'air, quelque chose dans la façon dont les gens parlaient et ne parlaient pas, une tension permanente sous la surface des conversations qui ressemblait moins à de la vitalité qu'à de l'épuisement.
Il découvrit Hollywood par accident — une relation de soirée qui travaillait "dans l'industrie" et l'emmena à une projection privée quelque part à West Hollywood. Il s'assit. Il regarda. Il repartit au bout de quarante minutes.
"C'était quoi ce truc ?" dit-il dans le couloir.
"Un drame social. Le réalisateur est très engagé—"
"Engagé." Il répéta le mot comme s'il le mâchait pour en évaluer la consistance. "En 1965, engagé ça voulait dire qu'on faisait des films sur des vraies choses. La guerre. La pauvreté. Des gens qui avaient des problèmes concrets." Il remit sa veste. "Là j'ai regardé deux heures de gens qui se disputent pour savoir qui a le droit de s'offenser de quoi. C'est pas un film. C'est une réunion de copropriété."
· · ·Il passa les semaines suivantes à regarder — avec l'attention méthodique qu'il mettait à tout ce qu'il cherchait à comprendre — ce qu'était devenu le divertissement américain. Il vit des blockbusters qui ressemblaient à des brochures de ressources humaines avec des effets spéciaux. Des séries où chaque personnage semblait exister principalement pour cocher une case dans un tableau de représentativité que quelqu'un avait visiblement accroché au-dessus de la machine à café du writers' room. Des remakes de choses qu'il avait aimées, revenus avec les mêmes titres et des âmes différentes — pas différentes au sens de l'évolution, différentes au sens du remplacement.
Un soir, il tomba sur une interview d'un directeur de studio qui expliquait que le rôle du cinéma était "d'éduquer le public à de meilleures valeurs". Il éteignit la télévision. Il resta assis dans le noir une minute.
"Éduquer," dit-il à personne. "C'est maintenant que les studios font de l'éducation." Il se leva, alla au bar, se servit un verre qu'il n'allait pas vraiment sentir. "En 1955 Vought me faisait vendre des rasoirs et des voitures. Au moins c'était honnête — personne prétendait que c'était de la philosophie."
Ce qui l'agaçait le plus — et il lui fallut un moment pour l'identifier précisément — ce n'était pas le contenu. Il avait des opinions sur le contenu mais il savait que ses opinions sur le contenu dataient de 1984 et qu'il y avait une part d'inadaptation structurelle là-dedans. Ce qui l'agaçait, c'était la peur qu'il sentait derrière tout ça. Une industrie entière qui avait cessé de raconter des histoires et avait commencé à gérer sa propre image de marque en temps réel. Des gens qui faisaient des films non pas pour dire quelque chose mais pour qu'on ne puisse pas leur reprocher de ne pas l'avoir dit.[i a écrit :Ce que Benjamin regardait — notes éparpillées[/i]]Un superhéros dont le premier arc narratif était de s'excuser d'avoir sauvé le mauvais quartier en premier. — "Putain mais il a sauvé des gens ?"
Un film de guerre dans lequel le général ennemi était le personnage le mieux écrit parce que le réalisateur avait visiblement plus de sympathie pour lui que pour ses propres protagonistes. — "C'est du masochisme national, ça."
Une comédie dont l'intégralité des blagues consistait à se moquer d'un seul type de personne — celui qui regardait la comédie. — "Même les Romains se foutaient pas de leur propre public. Enfin si. Ça s'est mal terminé pour eux."
Un discours aux Oscars de vingt minutes dans lequel l'acteur remercia "la communauté", "le mouvement", "le message", et mentionna le film pour lequel il recevait le prix environ trente secondes. — "Dans mon temps on remerciait sa mère et on s'asseyait."
"Le courage, c'est pas de mettre un message politique dans un film," dit-il un soir à un producteur qui essayait de lui expliquer pourquoi son studio était "du bon côté de l'histoire". "Le courage c'est de faire un film qui risque de déplaire à quelqu'un. Si tout le monde applaudit au générique, t'as rien dit."
Le producteur le regarda comme s'il venait de cracher sur un autel.
"Vous comprenez pas les enjeux actuels," dit le producteur.
"J'étais à Normandie," dit Benjamin. "Me parlez pas d'enjeux."
· · ·Il passa un mois à Los Angeles. Il repartit sans avoir de destination précise — juste le sentiment de plus en plus net d'être un homme qui tourne dans un appartement dont toutes les fenêtres donnent sur des murs. Pas de la nostalgie pour ce qui avait disparu. Pas de la révolte pour ce qui le remplaçait. Quelque chose de plus banal et de plus difficile à vivre : l'impression d'un monde qui avait tellement peur de lui-même qu'il avait arrêté d'être réel.
Dans l'avion du retour — vers Vienne, parce que c'était l'endroit le moins pire qu'il connaissait — il commanda un whisky qu'il ne sentit pas, regarda les nuages, et pensa pour la première fois depuis des semaines à la carte dans le bureau de Nick Fury. Les points rouges. Les sites de contact. La Monarchie de la Rose.
Il n'appela pas Voss ce soir-là.
Mais il y pensa.
POUVOIRS :
Super-force, super-endurace, super-régéneration (bref, le cocktail de base) auquel s'ajoutent deux capacités qu'il a acquis à cause des expériementations soviétiques : la capacité de voler et de lancer un rayon d'énérgie de son torse particuliérement dévastateur.
En matiére d'armes, notre petit soldat utilise toujours son bouclier fétiche, qu'il utilise plus comme arme de lancer qu'autre chose.
